Danielle Tartakowsky est un écrivain prolifique et professeur d'histoire à l'université Paris VIII. Ses travaux de recherche s'intéressent à la construction des espaces politiques à partir de l'histoire sociale. Elle est récemment co-auteur de " L'avenir nous appartient : histoire du Front populaire " Edition Larousse - 2006 (avec Michel Margairaz)
Durant son expérience gouvernementale courte, le Front Populaire voit l'émergence d'une culture de la mobilisation qui s'est amorcée avant sa victoire. C'est le temps des manifestations de rue des grèves et des fêtes politiques.
Avant la victoire du Front Populaire, participer à la politique signifie voter. Dans les années 30, cet acte ne concerne que les individus de sexe masculin de plus de 21 ans alors que la plupart travaillent à 13 ans. Via cette mobilisation, toute une frange de la population entre soudainement en politique, les femmes, les jeunes, les immigrés. Ce mouvement modifie la relation du peuple à la politique.
Cette culture de la mobilisation est indissociable d'une nouvelle culture de la régulation sociale, un rôle inédit que l'Etat joue au niveau des accords de Matignon. Pour la première fois, l'Etat se pose comme un arbitre entre le patronat et les salariés.
Il faut revenir sur la grande manifestation du 14 juillet 1935 à Paris pour comprendre. Ce rassemblement réunit les trois partis politiques communiste, socialiste et radical ainsi que des confédérations syndicales bientôt réunifiées dans la CGT et des dizaines d'associations politiques et culturelles. Cette alliance entre les deux partis ouvriers et le parti radical est inédite et, fait encore plus marquant, se base sur un programme qui est celui de la CGT.
Ce rassemblement représente la symbiose entre la culture de classe et la culture républicaine issue des valeurs dreyfusardes, des droits de l'homme, respectivement symbolisée par le drapeau rouge et le drapeau tricolore. Désormais, la gauche française va se définir par ce double rapport. La victoire du Front Populaire témoigne de l'émergence de cette identité nouvelle et ambivalente à gauche.
Notre culture populaire est largement héritière du Front Populaire. Dans notre mémoire collective, cette période représente un moment de grandes luttes victorieuses dont les contemporains ont pu mesurer les fruits, un sentiment de grande libération individuelle mais sans caractère individualiste.
Ceci dit, les réponses apportées dans le contexte des années 30 ne seraient pas réactivables aujourd'hui. Le Front Populaire ne représente pas un catalogue dans lequel on peut puiser des recettes mais il constitue néanmoins une source de réflexion sur les résultats que peuvent apporter la mobilisation populaire combinée avec la volonté politique.