L'esclavage

Interview : Christiane Taubira, députée de la Guyane

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Christiane Taubira

Christiane Taubira est députée de la Guyane et auteur de la loi Taubira qui reconnaît la traite et l'esclavage en tant que crimes contre l'humanité.

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- Quelle est votre histoire familiale et personnelle vis-à-vis de l'esclavage ? Qu'est-ce qui a créé une telle mobilisation de votre part ?

Je n'ai appris l'histoire de l'esclavage ni à l'école ni dans ma famille. Cela fait partie des sujets pédagogiques et socioculturels tabous. Mais on n'échappe pas à une espèce d'imprégnation. Au centre de Cayenne, par exemple, il y a la place Schoelcher où l'on voit ce grand abolitionniste montrant le chemin de la liberté à un noir. En Guyane, personne ne connaît l'histoire de Schoelcher et par conséquent une mauvaise interprétation en est faite (Schoelcher dit au nègre de retourner en Afrique !). Cet exemple illustre bien les risques considérables qu'il y a à occulter une histoire. Elle sera souvent découverte sans accompagnement, et finalement au lieu de générer un éveil de la conscience civique, un attachement à la liberté, un champ de solidarité entre les êtres humains, elle éveillera de la haine. Mon combat c'est ça, c'est que les jeunes ne découvrent pas l'histoire de l'esclavage seuls.

- Comment en êtes-vous arrivée à faire voter une loi en France qui n'a encore jamais été adoptée par aucun autre pays dans le monde ?

En 1998, pour les 150 ans de l'abolition de l'esclavage, j'ai été sensibilisée à la revendication de crime contre l'humanité. En rencontrant différents milieux (associatifs, universitaires, militants), je me suis rendue compte que pour tous l'esclavage est un crime contre l'humanité mais que les gens allaient commencer à guérir en nommant ce crime. C'est ce qui m'a conduit malgré mes très fortes réticences et même mon agacement du début à rédiger une proposition de loi et à demander cette parole, dont je n'avais aucun besoin personnellement mais qui m'a paru indispensable.

- Le gouvernement français a-t-il été réceptif dès le départ à cette proposition de loi ?

J'ai déposé la première version de la proposition de loi en 1998. Cela a plutôt bien marché dans un premier temps : très vite des faiseurs d'opinion de gauche tels que Jack Lang ou Laurent Fabius m'ont dit que c'était une très bonne idée. J'ai dû néanmoins beaucoup me battre durant 2 ans et demi, à l'assemblée et au sénat, pour que cette loi soit finalement adoptée à l'unanimité le 10 mai 2001.

- Comment a été reçue cette loi par la France ?

Dès la première lecture de la loi, les milieux judiciaire et universitaire se sont manifestés. J'ai reçu de nombreux courriers en général très favorables. Des magistrats, des avocats qui soutenaient ma proposition de loi. Le milieu associatif, quant à lui, était d'abord plutôt sceptique, mais surtout parce qu'il était assez peu mobilisé ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

- Quel bilan faites-vous aujourd'hui de l'application de la loi Taubira ? En êtes-vous satisfaite ?

Non, je ne peux pas en être contente, il reste encore beaucoup de travail et d'actions à mener. Cela va être long mais le débat est désormais dans la société française et ça c'est une avancée considérable : le fait qu'il y ait une date, qu'elle soit officielle, proclamée par le président de la République, que le débat ait été pris en charge par plusieurs médias… Et puis d'une certaine façon, cette loi a une première application au delà de la France puisqu'en 2001 la conférence internationale contre le racisme, la xénophobie et la violence de Durban a reconnu l'esclavage comme un crime contre l'humanité.

- Où se situent les gros chantiers à mener pour une assimilation intégrale de l'histoire de l'esclavage en France ?

Il faut gagner la bataille des programmes scolaires ! C'est fondamental parce qu'on ne peut pas connaître une vérité et faire comme si elle n'existait pas. On a aujourd'hui encore plus besoin de comprendre la réalité de l'identité nationale, et je pense que c'est aussi une question de cohésion sociale.