Regards sur la couleur
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La couleur des mots
Mélangez « couleurs » et « livres »... Laissez reposer... Agitez encore... alors surgissent : Le rouge et le noir (Stendhal), L'herbe rouge (Vian), Le chien jaune (Simenon), L'oiseau bleu (Cendrars), L'habit vert (Musset), Le livre blanc (Cocteau), Le nain jaune (Jardin), Le rayon vert (Jules Verne)... et bien d'autres titres que nous laissons à votre imagination car là n'est pas notre propos. En effet, symboliques ou descriptives, les couleurs qui habitent la littérature font sens.
 
Littérature Blanc, noir, rouge
 

Jusqu'au Moyen Age, les codes sociaux reposent sur un système articulé autour de trois couleurs : le blanc associé au clergé, le rouge aux puissants et le noir aux humbles. On retrouve également cette organisation ternaire au sein des systèmes de représentation comme en témoignent certains contes de la littérature médiévale : Blanche-Neige ou Le petit chaperon rouge. En effet, dans Blanche-Neige, une sorcière vêtue de noir offre une pomme rouge à une jeune fille au teint blanc comme de la neige. Quant au petit chaperon rouge, il porte un petit pot de beurre blanc à une grand-mère habillée en noir. On trouve même trace de ce système dans l'une des fables les plus célèbres de La Fontaine : Le corbeau et le renard. Noir pour le corbeau, roux pour le renard, blanc pour le fromage !

Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Et bonjour Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois »

Jean de la Fontaine, Livre I, fable 2

 
Littérature La vie en couleur
 

Au XIXème siècle avec le naturalisme, la couleur devient le véhicule de la description. Elle saisit les scènes de la vie dans leur tourbillon, leur joie violente, leur aspect parfois grotesque. En donnant vie au texte, elle donne accès à des émotions primordiales et instaure ainsi une proximité entre les personnages et le lecteur.

« Au milieu du grouillement de la foule, sur les fonds gris et mouillés du boulevard, les couples en procession mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe écrue à fleurs imprimées de Madame Fauconnier, le pantalon jaune canari de Boche [...]. Et les sourires augmentaient encore, quand, tout au bout, pour clore le spectacle, Mme Gaudron, la cardeuse, s'avançait dans sa robe d'un violet cru, avec son ventre de femme enceinte, qu'elle portait énorme, très en avant »

Emile ZOLA, L'assommoir, Livre de Poche, 1983, p.87

 
Littérature « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »
 

A partir du Romantisme qui rejette les distinctions académiques, la recherche d'une correspondance entre les arts s'impose. On peut citer les « correspondances » de Baudelaire, ou les très emblématiques « Voyelles » de Rimbaud. Dans ce dernier exemple, il est à noter l'association de l'unité de base de la littérature (la lettre) avec celle de la peinture (la couleur). A chaque voyelle, Rimbaud associe une couleur !

Arthur Rimbaud (1854-1891) - Source : magazine Label France, Ministère des Affaires Étrangères

Arthur Rimbaud (1854-1891) - Source : magazine Label France, Ministère des Affaires Étrangères

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrement divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud