Lâcher du lest

 

Car, de quatre à dix ans, l’oisiveté apporte autant, sinon davantage, que les loisirs orchestrés. Là se situe cette fameuse découverte « par soi-même » si chère aux pédagogues de l’Éducation nationale. Jeter de la terre dans le jardin, faire de la balançoire au square, sauter dans une flaque d’eau, attraper des insectes en forêt, scruter les nuages en soupirant… participent de l’apprentissage inconscient des formes, des surfaces, des lois de l’univers. Les bases de l’instruction, de la culture, de la connaissance s’acquièrent à l’école buissonnière! Et, à ce « jeu », les petits sont champions. Ils aiment tester, essayer, défier la logique. Leur désœuvrement n’est qu’apparent. Ils le rentabilisent largement en retenant des leçons pratiques. Cette démarche empirique n’appartient qu’à eux (ils sont leurs propres « maîtres »). Nécessairement faite d’erreurs ou d’imperfections, elle leur permet d’accepter en retour les règles, la discipline, l’autorité.

Il faut par conséquent préserver un juste milieu entre le libre arbitre et l’arbitrage. Malheureusement, soucieuses d’efficacité immédiate, trop de familles assimilent le premier à une perte de temps, le second à une « optimisation » d’un (supposé) potentiel. Une fillette effectue des sauts maladroits en déclarant vouloir devenir danseuse: hop on l’affuble d’un tutu et en route pour la MJC ! Un garçonnet, impressionné par les images de la Coupe du monde, ne quitte pas son maillot de foot : direction le club du coin où il est réquisitionné des week-ends entiers par les matches de sa catégorie. Pourquoi tant de hâte, tant de précipitation, tant d’orgueil parfois ? N’en déplaise à ces parents qui pensent avoir engendré des génies en herbe et qui poussent à la consommation…

Bien sûr qu’il n’y a rien de pire que de rester enfermé chez soi, passif devant la télévision ou hypnotisé par la console vidéo. Certes, une socialisation autre que scolaire s’avère fondamentale. Pas la peine cependant de courir partout pour combler les vides jusqu’au dernier. Combien d’adultes se donnent ainsi bonne conscience ? Au prétexte qu’ils sont accaparés par leur profession et ne se consacrent pas assez à leur progéniture, ils la véhiculent à travers toute la ville pour la déposer au cheval, au hip-hop. Ils se disent qu’ils lui doivent au moins ça pour compenser. Étrange logique : on souffre de ne pas voir ses enfants, alors on les renvoie vers des animateurs inconnus et on les entraperçoit dans des rétroviseurs, des vestiaires, des coulisses. Ne vaudrait-il pas mieux se « poser » pour les regarder bien en face, savourer ensemble des instants précieux?


Détente à la maison

 

Vive le « repos du guerrier » ! Inutile d’en remettre une couche avec la gestion des devoirs. D’accord, la scolarité demeure importante – jamais dramatique ! Oui, il faut bien travailler, mais encore plus comprendre le pourquoi et le comment des maths et du français. Au primaire, il convient de s’attarder d’une part sur les méthodes, d’autre part sur la lecture. Que les écoliers écoutent à l’école, écrivent proprement, mémorisent « par cœur » leurs leçons avant de s’attaquer aux éventuels exercices. Cela suffit avec le travail.

Toutefois, lorsque l’enseignant n’impose pas de lire chaque soir, les enfants – même après le CP – ne s’entraînent pas assez. On a intérêt à leur fournir un livre « maison », de chevet par exemple, dans lequel ils déchiffreront, selon leur niveau, une à cinq pages quotidiennes. À charge pour papa et maman, en alternance, de lire avec eux, de les conduire à la bibliothèque, d’arpenter les rayons, de fouiller les étagères, de commenter les jaquettes, de suggérer sans décider à leur place : n’est-ce pas une activité idéale, intelligente, peu onéreuse, surtout familiale ? Elle développe la réflexion personnelle, forge le sens des images et des textes, entaille l’égoïsme puisqu’on doit rendre les livres à telle date pour que d’autres personnes y accèdent (« chacun son tour »)… Idem pour les jeux de société, de cartes, les discussions. Pourquoi ne pas leur réserver de véritables plages horaires?

La solidarité, le respect de la collectivité, se forgeant aussi dans les divertissements « privés », on ne doit pas en spolier les jeunes. Ils s’extériorisent plus facilement sans public, sans un tiers pour les surveiller. Après avoir expliqué les risques encourus (« pas d’allumettes », « pas d’acrobaties sur la table », « pas de gribouillage sur les murs », « punition si désobéissance »…), qu’on les autorise à se construire une tente avec les draps du lit, à se déguiser, à s’inventer un ami imaginaire, à inviter des copains. Tant pis s’il y a du bruit, du désordre, de la saleté. Ces légers désagréments seront toujours préférables à de grosses bêtises suivies de disputes hystériques… Un peu de patience : les enfants s’auto-disciplinent quand on leur en laisse l’occasion. C’est en éprouvant une totale liberté d’action à la maison qu’ils prennent conscience de la nécessité des règlements et éprouvent du plaisir à aller « s’agiter » ailleurs…


 

 


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