| |
Ces jeunes ne se font que rarement connaître
spontanément. Conscients d'être vulnérables
et sachant que de nombreuses personnes peuvent leur être hostiles,
ils taisent leurs difficultés. Mais la prudence n'est pas
la seule raison de leur discrétion. Le sentiment de honte
s'y ajoute, injustifié mais bien réel. Car il ne faut
pas oublier qu'ils sont ceux que les policiers traquent, que les
juges emprisonnent, qui disparaissent du jour au lendemain sans
laisser de trace. Même s'il ne le laissent que rarement paraître,
leur vie est pourrie par la peur et ils sont conscients de ne pas
être comme les autres.
« Je pense sincèrement que beaucoup de jeunes
sont découragés, ils vivent traqués et certains
ne sont pas scolarisés par peur de se faire démasquer
», raconte ainsi Pierre Cordelier, du réseau "Éducation
sans frontières". Il est donc rare que
ces jeunes osent franchir le pas d'eux-mêmes et se confier
à un adulte ou à un camarade. Le réseau Éducation
sans frontières, qui rassemble près de
70 associations, est donc là pour leur tendre la main, pour
les encourager à parler. Une fois que le jeune sans papiers
a pris le risque de se "découvrir", il faut que
les choses aillent vite et qu'il se sente pris en main. Une réunion
sera alors organisée avec sa famille, si elle est présente,
et deux ou trois autres adultes qui deviendront ses référents.
L'objectif de cette rencontre n'est pas d'engager une action immédiate,
mais d'avoir un aperçu des problèmes qui se posent.
Il est également important de connaître sa situation
familiale afin de savoir si une assistance sociale peut lui être
utile. Une fois qu'une décision est prise et explicitement
formulée, un certain nombre de mesures d'urgence s'imposent
: vérifier que l'élève a une carte de lycéen
ou lui en faire établir une, vérifier qu'il a compris
et retenu ce qu'il doit faire en cas d'arrestation… Toutes
ces étapes précèdent l'ébauche du dossier
qui permettra, dans le meilleur des cas, une possibilité
de régularisation.
Mais souvent, le problème juridique n'est que reporté
jusqu'à la majorité du jeune sans papiers «
… quand il n'apparaît pas plus tôt, précise
Jean-François Martini, car ceux qui ont plus de 16 ans sont
souvent orientés vers un apprentissage, pour lequel il faut
obtenir une autorisation de travailler… que le code du travail
subordonne à l'existence d'un titre de séjour ».
Pas de titre, pas de contrat de travail, pas d'études. Les
jeunes sans papiers se voient alors expliquer qu'il ne servirait
à rien de les inscrire puisqu'ils ne pourront pas travailler.
« On voit donc des gamins de 15, 16, 17 ans qui ne sont
plus scolarisés, ou qui ne l'ont jamais été,
poursuit le juriste. On pensait souvent que la non-scolarisation
relevait d'une volonté familiale – notamment pour les
jeunes filles – mais un rapport de l'Inspection générale
des affaires sociales (IGAS) a clairement montré que, le
plus souvent, elle est due à des blocages institutionnels
! » Certains maires ou directeurs d'école tentent
ainsi d’empêcher la scolarisation des jeunes sans papiers.
Ils savent bien que la loi leur interdit ces discriminations,
« alors ils embêtent les familles, raconte encore
Jean-François Martini. Parce qu'elles vivent dans un squat,
parce qu'elles ont installé leurs caravanes sur un terrain
non prévu pour cela… »
Fort heureusement, ces entraves ne forment pas la majorité
des cas. Des élus, des responsables d'établissement,
des parents d'élèves, des enseignants se mobilisent
à travers le réseau Éducation
sans frontières. Pour aider ces jeunes dans
leurs démarches, pour leur apporter un soutien psychologique
autant que juridique. « Le but de ce collectif est de
rendre visible les pratiques de reconduite à la frontière
qui sont contraires aux droits de l'homme », indique
Pierre Cordelier. Et les actions, bien souvent, portent leurs fruits.
« Il faut dire que le corpus juridique est très
solide là-dessus, conclut Jean-François Martini. Le
droit des étrangers se dégrade en matière d'accès
à la santé, de mariage… mais pas en matière
de scolarisation. Cela dit, on n'est à l'abri de rien, et
le jour où la mobilisation faiblira, certains responsables
politiques n'hésiteront pas à s'en prendre à
cet autre droit fondamental. »
|