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Institut International Charles Perrault
Albums et écrans


Des illustratrices parlent de leur rapport au cinéma...
puce « Ecritures cinématographiques dans l’album pour la jeunesse »
Compte-rendu d’une table ronde animée par Sophie Van der Linden
lors de l’Université d’été « L’image pour la jeunesse »,
Institut International Charles Perrault, 9 juillet 2005
Intervenantes : Anne Brouillard, Hélène Riff, Sara (illustratrices)

Que peut-il y avoir de « cinématographique » dans l’album pour la jeunesse ?

Cette table ronde réunissait trois illustratrices : Sara, auteur d’une vingtaine d’albums (Du temps, Révolution, Le Loup...) caractérisés par la rareté ou l’absence de texte et l’intensité de l’émotion contenue dans de brefs récits, et qui vient de réaliser un film d’animation en relation avec son dernier album, A Quai, paru au Seuil Jeunesse ; Anne Brouillard, dont l’œuvre repose sur un travail visuel plein d’humour et dont les livres ont accueilli tardivement du texte (La Terre tourne, Il va neiger, Le Chemin bleu...) ; enfin, Hélène Riff, dont chacun des albums est une perle fine taillée par le temps (La Chaussette jaune, Le Jour où papa a tué sa vieille tante, Papa se met en quatre...).

Titre : Papa se met en quatre - Auteur : Hélène Riff - Editeur : Albin Michel jeunesse - Parution : 10/2004 - ISBN : 2226152962Titre : Papa se met en quatre
Auteur : Hélène Riff
Editeur : Albin Michel jeunesse
Parution : 10/2004
ISBN : 2226152962

Cette table-ronde nous a amenés à nous interroger sur les recours des créateurs d’albums à des modes d’écriture et de conception des images propres au cinéma, et particulièrement sur leurs procédés d’expression du temps et du mouvement à l’intérieur de ce support.

Titre : A Quai - Auteur : Sara - Editeur : Seuil jeunesse - Parution : 2005 - ISBN : 2020803267Titre : A Quai
Auteur : Sara
Editeur : Seuil jeunesse
Parution : 2005
ISBN : 2020803267

Discussion-Analyse

Sophie Van der Linden (SVDL) :
« - Sara, peux-tu nous expliquer comment tu en es arrivée à la création de ce film et comment tu avais pressenti ce travail, à travers tes albums?

Sara
- Une petite anecdote. J’ai souvent parlé à mes trois enfants d’un film qui m’avait extraordinairement marquée, Un condamné à mort s’est échappé, de Robert Bresson : on y voyait un homme, longuement, dans le noir, s’échapper de la prison. Quand mes enfants ont vu le film, ils ont été déçu, parce que l’instant dont je leur parlais et qui pour moi était tout le film ne durait en réalité que dix minutes. Cette notion de temps, que j’ai comprise essentielle en réalisant ce film, m’a beaucoup éclairée par rapport à ce que je faisais dans mes albums. Quand on fait un album on prend tout son temps. Et le lecteur peut le regarder en trente secondes ou en une heure. Tandis qu’un film se déroule et qu’on ne peut pas l’arrêter. Cette notion de temps était à la fois nouvelle pour moi, et familière, puisque dans l’album, je distendais le temps : je prenais un tout petit instant et je le tirais au maximum. A travers la ville est un album qui montre simplement un instant de l’histoire de quelqu’un. Quand j’ai fait ce film, il a fallu gérer le temps. Les gens qui travaillent dans l’animation voient chaque image. Ils ont besoin que ça aille vite. Les dessins animés à la télé vont à toute vitesse. Mais il paraît que tout le monde est habitué, en tout cas cela fonctionne bien avec les enfants.
Dans la perspective de mon film d’animation, j’ai suivi un cours d’écriture de scénario pour les séries télévisées à l’école des Gobelins. Après sept mois de travail, j’en ai conclu que pour moi, le scénario n’avait aucune importance parce que c’est une construction logique parfaite. J’ai compris que finalement tous les films américains étaient écrits de cette manière-là, très bien faits, avec un climax, en trois parties. En ce qui me concerne, je dirais que le scénario ne sert que de support, simplement parce que notre cerveau humain a besoin d’une histoire pour suivre. Comme dans l’écriture, le style compte. Dans l’animation ce qui me plaît c’est l’image. Le scénario est là comme support pour qu’on aille d’une image à une autre, que notre intérêt soit maintenu. Voilà mes découvertes.

SVDL
- Dans tes albums, y a-t-il une histoire ?

Sara
- Effectivement il y a très peu d’histoire. De la même manière que le scénario dans un film, elle sert simplement un sens qui est utile pour pouvoir suivre l’histoire. Mais ce sont des instants, des images, qui vous prennent aux tripes et vous rendent un film extraordinaire ou passionnant. Par exemple, j’ai vu Le Cuirassé Potemkine des tas de fois avant de m’intéresser à l’histoire. Les bandes dessinées d’Enki Bilal, je les ai lues des années et des années sans faire le moins du monde attention au scénario. C’est la violence des images, les mots appliqués à ces images, qui sont pour moi émotionnellement très forts. Cela m’a suffit pendant des années.

SVDL
- Dans A travers la ville on a cette séquence à l’échelle du livre, avec un travail sur le cadrage et sur une image qui fonctionne un peu comme un champ (selon le terme cinématographique) et on a ce mouvement à la fois par ce qui se passe dans l’image et par ce travail de cadre sur l’espace de la double-page. Dans Du temps et dans d’autres de ces albums, les choses fonctionnent complètement différemment. Je crois que là on est sur une double-page qui fonctionne comme un écran, avec des images à fond perdu qui se succèdent. Tourner les pages permet de révéler une nouvelle image. La matérialité du livre, cartonné, joue certainement sur le temps de la lecture. Il me semble, et c’est complètement évident quand on regarde Du temps ou Volcan, un autre des albums cartonnés de Sara, qu’il y a une rapidité bien plus grande et bien plus immédiate pour tourner la page que dans un album sur support papier. Du coup, chaque double page succède à une autre de manière très dynamique. Comment as-tu réfléchi ce support, ce fonctionnement qui repose à la fois sur la séquence et sur un enchaînement d’images solidaires ?

Sara
- C’est l’éditeur, Thierry Magnier, qui a tenu à ce que ces albums soient faits sur du cartonné. Cela permet vraiment de tourner la page plus rapidement. Je suis tout à fait d’accord. Par ailleurs, je fais mes albums d’une manière extrêmement silencieuse. Quand j’écris des paroles, c’est n’est que dans un second temps, et quand l’éditeur me le demande. Comme cela est devenu constant, il est vrai que j’ai changé ma manière de raconter, sachant que du texte allait venir. Il ne s’agit plus du tout de la même construction. Quand je construis un livre sans texte, j’utilise un véritable langage visuel. Je sais que les philosophes disent qu’on ne peut pas penser sans parole, mais j’estime que je suis un contre-exemple.

SVDL
- Avec Révolution, c’est encore autre chose. On est toujours sur une utilisation de la double-page, pleine, avec un tout petit peu de texte, mais sur un fonctionnement qui, dans cette comparaison au cinéma, va utiliser davantage de ressources. Je crois qu’il y a à la fois les mouvements de caméra, des cadrages, des séquences qui s’amorcent.

Sara
- Il y a plus de mise en scène que dans Volcan ou A travers la ville, où il s’agit plus d’un plan, peut-être.

SVDL
- Il y a également l’utilisation de l’espace blanc, de l’espace noir, chaque changement de séquence s’accompagne d’un fond blanc ou noir, comme si tu avais travaillé une sorte de montage. Sara - Avoir vu beaucoup de films anciens, comme les premiers films muets de Chaplin, a certainement dû marquer ma manière de faire des albums. Les premiers albums que j’ai faits ont une vision cinématographique répondant à cette passion de mon enfance qui m’avait appris à regarder, à penser mes images. D’une certaine manière, peut-être me suis-je arrêtée au muet. Le parlant a été une révolution pour le cinéma, il a permis aux réalisateurs, aux metteurs en scène, de revoir complètement leur point de vue, et, je pense, d’introduire la parole dans le cinéma. Peut-être aurai-je la même évolution, ou pas.

Question de la salle
- La femme présente dans votre film n’apparaît pas dans l’album A Quai.

Sara
- J’ai d’abord fait le film. Je l’ai ensuite montré au Seuil, et ce sont eux qui m’ont dit : ce serait bien d’en faire un album. Cela me paraissait inutile de raconter en album ce que j’avais raconté en film. Alors j’ai utilisé quelque chose que j’aime beaucoup, les points de vue. Puisque le film racontait le point du vue du capitaine, j’allais raconter dans l’album le point de vue du chien. Or le chien ne rencontre pas la femme, il ne connaît même pas son existence. En accord avec mon éditeur, j’ai rajouté le point de vue de la femme sous la forme d’une lettre. Pourquoi ? Pour ouvrir mon livre à un plus large public, parce qu’on sait bien que les albums sont très difficiles d’accès pour un certain nombre de gens, en particulier lorsqu’ils ne comportent aucun texte, tout comme c’était le cas pour mon film. Mes réalisations sont peut-être trop secrètes, il est risqué, presque impossible, de ne mettre aucun texte.

SVDL
- Je voulais poursuivre sur cette idée de la double-page comme écran. Vous vous rappelez certainement Les Trois Chats, premier album d’Anne Brouillard. Et Le Sourire du loup, qui a un autre fonctionnement, sur un principe de zoom avant, mais au terme duquel on revient étonnamment à l’image de départ. L’Orage c’est aussi un album sans texte, qui investit pleinement la double-page, mais qui me semble aussi fonctionner par un travail de mise en page.

Anne Brouillard
- Oui. Les Trois Chats et Le Sourire du loup, Petites Histoires, La Grande Vague, ces quatre albums sont sans texte et utilisent la plupart du temps la double-page. L’idée de départ du Sourire du loup est un jeu graphique entre les dents du loup et le fond des montagnes. L’Orage est aussi sans texte mais je l’ai fait plus tard. J’y ai travaillé très longtemps, il y a eu des versions différentes, avec et sans texte. Décider de ne pas mettre de texte, c’est travailler l’image très différemment. Toute la lecture se fait par l’image. Le rythme et l’ambiance sont installés par la taille des images et la lumière. Certaines choses ont l’air évidentes dans le livre, mais j’ai fait la maison, la maquette, pour qu’on sente qu’elle existe. C’est un travail énorme de choisir les points de vue, l’ordre des images, j’ai fait des changements jusqu’au dernier moment.

SVDL
- Le lecteur aussi refait ce travail de reconstitution de l’espace. On a ces différentes vues sur un espace et on a envie de comprendre, de reconstituer mentalement cet espace et ce temps, avec les deux chats et les deux personnes.

Anne Brouillard
- Tout se passe en même temps.

SVDL
- Je prends l’album Voyage, sur un autre format (à l’italienne). Au démarrage de cet album, on a quitté l’espace d’une image à l’échelle de la double-page, on est sur des vignettes qui correspondent à la mise en mouvement du train. Le texte travaille en relais avec les images. Ce mouvement du train est aussi celui de la lecture du texte linéaire. Quand on arrive en gare, le texte est en pavé.

Anne Brouillard
- Oui, on s’arrête. L’image s’arrête et le texte aussi. Avant, on est dans le train, on voit par la fenêtre, on voit les enfants, et quand on va sortir, on ne voit plus que ce qu’eux voient.

SVDL
- Quand j’ai appelé Hélène Riff pour préparer ce temps, je lui ai dit que Papa se met en quatre m’évoquait plein de films. Elle, m’a parlé de théâtre. Je crois qu’il y a effectivement cette idée d’une mise en scène de personnages dans un espace. Ce livre commence là où d’autres finissent : « Lucie et Victor se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Épisode 1 : Maman s’en va. ». Je trouve qu’il y a tout un travail sur l’idée de séquence, notamment dans l’atmosphère. Et puis il y a un rythme. Au-delà de cette mise en scène de personnages dans un espace fictif, il y a une remarquable mise en espace des personnages dans ce support qu’est le livre, avec ce luxe de la page blanche qui correspond à un temps étiré...
Papa se met en quatre m’a beaucoup fait penser au film Y aura-t-il de la neige à Noël ? de Sandrine Veysset. On y trouve l’ambiance d’une famille nombreuse dans une maison isolée, certes, mais aussi l’importance de cette poésie du quotidien et la mise en exergue des dialogues. Je crois qu’au-delà de cette question des cadrages, du mouvement et de ce que les images peuvent avoir élaboré dans cette expression du temps et du mouvement, il y a une grande importance du texte dans tes albums. Et ce travail sur la parole, qui s’appuie sur la manière de poser ce texte, de l’inscrire dans la page, d’utiliser des italiques, des parenthèses, des guillemets, ne sont pas du tout une retranscription d’un langage oral mais travaillent cette question de l’oralité.

Hélène Riff
- Pour faire un livre, je raconte d’abord l’histoire, oralement. Comme c’est une histoire qui a réellement eu lieu, j’écoute les différents acteurs. Je prends des notes, mais avec mes oreilles. Puis je me re-raconte ces récits et des bouts des uns et des autres viennent naturellement se placer dans le texte. Quand je fais les images, je passe mon temps à en supprimer ou en rajouter. Avec mon dessin, je n’arrive pas toujours à dire ce que j’avais voulu dire, alors j’ai besoin d’une petite béquille de texte : j’en enlève un peu, j’en rajoute un peu… alors du coup tout le côté fluide du départ est parti, il faut que je me re-raconte le récit pour que ça passe, puis à un moment il faut bien s’arrêter, alors je m’arrête.
Il y a une unité de lieu dans Papa se met en quatre, et on a une vision frontale. On ne tourne pas tellement autour de la pièce. On retrouve un peu les proportions du Sahara (on allait souvent dans le Sahara quand j’étais petite, on habitait en Afrique du Nord), avec des étendues immenses dans lesquelles on aperçoit un petit truc qui brille, qui bouge, qui est tout loin et tout d’un coup c’est quelqu’un, un animal. J’ai l’impression que ce sont des proportions qui m’ont marquée.
Un album, c’est comme un film. J’ai l’impression que c’est une énorme préparation, et puis un jour, on tourne, on réunit tous les corps de métier, au même endroit, pour un certain temps, on a le budget, on a la pellicule et hop, on y va. Moi aussi je prévois, je fais une première maquette, une deuxième maquette, je vais écouter ma tante, mon oncle, je prévois mes couleurs, je les prépare dans des petits godets. Par exemple, pour Papa se met en quatre, on est toujours dans la même cuisine, le sol doit être le même, en plus il est question d’une tache. Si le sol n’est pas tout à fait de la même couleur, est-ce que ce n’est pas un indice qu’on va interpréter ? Il y a plein de préparatifs, et puis à un moment il faut s’y mettre, on remonte ses manches. Ce moment-là est un peu comme un tournage. Hop, il faut y aller.
Chez moi tout est long, le temps de préparation comme celui de la réalisation. Je suis l’escargot de l’illustration pour la jeunesse. Pourtant quand je m’y mets, il y a une sorte d’urgence. Là je parle de la couleur quand le dessin est défini. J’aime bien le souffle du gros pinceau et souvent, je colorie d’un coup, ça peut être une balayette ou quelque chose d’énorme, et je peux perdre tout d’un coup tout le détail du dessin que j’ai mis deux heures à installer. Par contre des fois il y a quelque chose qui vient s’y déposer, une petite tache, et je me dis que ça peut se transformer en larme, ou autre, enfin il y a quelque chose qui se joue en direct et qui me fait penser à un tournage de cinéma où tout d’un coup on a les contraintes de la réalité.

      
 
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