AFEV Dossier 03 - Inégaux dès la maternelle
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Inégaux dès la maternelle
Interviews
 
Puce titre Interviews : Anne-Marie Chartier et Gilles Brougère  
  « L’école n’est pas neutre face à la diversité culturelle »  
 
  L’école maternelle devait permettre de limiter les conséquences scolaires des inégalités sociales. Qu’en est-il aujourd’hui ? Voici le regard de deux spécialistes des sciences de l’éducation, Anne-Marie Chartier et Gilles Brougère.
L’école n’est pas neutre face à la diversité culturelle
Anne-Marie Chartier, maître de conférences au service d’histoire de l’éducation à l’Institut national de recherche pédagogique.
 
 
Q : Où en est la maternelle aujourd’hui en France ?
  R : À la fin du XXe siècle, l’école maternelle a fait en sorte que la scolarité devienne généralisée sans pour autant devenir obligatoire. Et elle s’est rapprochée du reste du système scolaire, ce qui permet d’acter qu’elle n’est pas une pseudo-école... mais ce qui crée des exigences et des urgences de réussite. Certains parents eux-mêmes poussent dans ce sens, et parlent de “redoublement” de petite section... L’école maternelle enseigne en tout cas une chose capitale : apprendre à vivre dans une classe c’est-à-dire dans un lieu scolaire, régi par des règles de vie très ritualisées, alternant des activités exigeantes et d’autres moins contraignantes, mais compatibles avec la vie dans un grand groupe. On voit bien à quel point les enfants français connaissent le “métier d’élève” bien plus tôt que d’autres, et quel gain extraordinaire de temps et d’intériorisation des règles de vie de l’école il y a là.
 
Q : Comment penser la place des familles populaires à la maternelle ?
  R : La question des familles populaires a été la spécificité de l’école maternelle pendant longtemps puisqu’elles étaient les seules à y mettre leurs enfants. Le grand changement de l’après-guerre, c’est que l’école maternelle se met à séduire les familles de la moyenne bourgeoisie, qui y voient une école de socialisation complémentaire de l’éducation familiale. Des habitudes de travail qui avaient été peu à peu élaborées pour répondre aux besoins spécifiques des enfants de milieux populaires (apprentissage de l’hygiène, enrichissement systématique du vocabulaire...) sont peu à peu remplacées par celles faisant la part belle à l’expression de soi.
Les institutrices sont persuadées qu’il faut diffuser auprès des enfants des milieux populaires les privilèges réservés aux enfants nés dans les familles où on parle et on lit. Or, les enfants qui vont le plus se trouver à l’aise dans cette “nouvelle” école maternelle sont justement les enfants des milieux privilégiés, qui retrouvent à l’école des principes d’éducation en accord avec ceux de leurs familles. Comment faire entrer progressivement les enfants des milieux populaires dans le monde culturel de l’école et de l’écrit ? Comment leur enseigner ce qu’ils ne savent pas en s’appuyant davantage sur ce qu’ils savent ? Une pédagogie sérieuse doit tenir compte des spécificités des publics auxquels elle s’adresse. Mais on pense toujours cette spécificité en termes hiérarchiques, au lieu de prendre appui sur les savoirs sociaux des milieux populaires qui, pourtant, ne sont pas moindres que ceux des milieux privilégiés.
 
 
 
Gilles Brougère, professeur de sciences de l’éducation à l’université Paris-13 ainsi qu’à l’Arizona State University.
 
Q : L’école maternelle est-elle inégalitaire ?
  R : Une vision égalitaire de l’école, telle qu’elle existe en France, peut difficilement permettre de réduire les inégalités, puisqu’elle traite tous les individus de la même façon sur la base d’une égalité de droit : on voit mal comment on pourrait faire pour empêcher que ceux qui ont déjà plus ne continuent pas à recevoir au moins autant (et sans doute plus). Penser que l’école - et encore plus une école fondée sur la non-reconnaissance des différences - puisse être un lieu de compensation des inégalités préexistantes est un paradoxe logique. De plus, l’école n’est pas neutre face à la diversité culturelle. Elle valorise certaines formes de savoirs, de connaissances que l’on a plus de chances de trouver dans certains milieux (la réussite des enfants d’instituteurs en est la caricature), ce qui pose plus de problèmes pour les enfants dont le milieu est marqué par une culture étrangère (langue, valeurs, normes…). Surtout que la logique assimilationniste française refuse la reconnaissance des différentes pensées en termes de ressources.
 
Q : Quelle est votre opinion du modèle français de l’école maternelle ?
  R : Il est caractérisé par son côté scolaire, centré sur les disciplines et l’orientation par l’enseignant. L’injonction est ici de s’adapter au modèle qui est à la fois scolaire et culturel (et sans doute politique et social), et tant pis pour ceux qui n’y réussissent pas. Il me semble qu’un plus grand centrage sur l’enfant, la prise en compte des spécificités culturelles propres à certains milieux conduirait à poser le problème de l’inégalité de façon plus forte. Il s’agit de partir de l’enfant tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, l’élève docile et acculturé qu’attend l’enseignant français.
 
Crédit photo : Carine Turin
 
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