 |
 |
 |
| |
 |
Interviews : Anne-Marie Chartier
et Gilles Brougère |
|
| |
« L’école n’est
pas neutre face à la diversité culturelle » |
|
|
| |
| |
L’école maternelle
devait permettre de limiter les conséquences scolaires des
inégalités sociales. Qu’en est-il aujourd’hui
? Voici le regard de deux spécialistes des sciences de l’éducation,
Anne-Marie Chartier et Gilles Brougère. |
|
 |
 |
 |
 |
Anne-Marie
Chartier, maître de conférences
au service d’histoire de l’éducation
à l’Institut national de recherche
pédagogique. |
 |
 |
 |
 |
|
|
|
| |
| |
| Q : Où en est la
maternelle aujourd’hui en France ? |
 |
 |
|
| |
R : À la fin du XXe siècle,
l’école maternelle a fait en sorte que la scolarité
devienne généralisée sans pour autant devenir
obligatoire. Et elle s’est rapprochée du reste du système
scolaire, ce qui permet d’acter qu’elle n’est pas
une pseudo-école... mais ce qui crée des exigences et
des urgences de réussite. Certains parents eux-mêmes
poussent dans ce sens, et parlent de “redoublement” de
petite section... L’école maternelle enseigne en tout
cas une chose capitale : apprendre à vivre dans une classe
c’est-à-dire dans un lieu scolaire, régi par des
règles de vie très ritualisées, alternant des
activités exigeantes et d’autres moins contraignantes,
mais compatibles avec la vie dans un grand groupe. On voit bien à
quel point les enfants français connaissent le “métier
d’élève” bien plus tôt que d’autres,
et quel gain extraordinaire de temps et d’intériorisation
des règles de vie de l’école il y a là.
|
| |
| Q : Comment penser la place
des familles populaires à la maternelle ? |
 |
 |
|
| |
R : La question des familles
populaires a été la spécificité de l’école
maternelle pendant longtemps puisqu’elles étaient les
seules à y mettre leurs enfants. Le grand changement de l’après-guerre,
c’est que l’école maternelle se met à séduire
les familles de la moyenne bourgeoisie, qui y voient une école
de socialisation complémentaire de l’éducation
familiale. Des habitudes de travail qui avaient été
peu à peu élaborées pour répondre aux
besoins spécifiques des enfants de milieux populaires (apprentissage
de l’hygiène, enrichissement systématique du vocabulaire...)
sont peu à peu remplacées par celles faisant la part
belle à l’expression de soi.
Les institutrices sont persuadées qu’il faut diffuser
auprès des enfants des milieux populaires les privilèges
réservés aux enfants nés dans les familles où
on parle et on lit. Or, les enfants qui vont le plus se trouver à
l’aise dans cette “nouvelle” école maternelle
sont justement les enfants des milieux privilégiés,
qui retrouvent à l’école des principes d’éducation
en accord avec ceux de leurs familles. Comment faire entrer progressivement
les enfants des milieux populaires dans le monde culturel de l’école
et de l’écrit ? Comment leur enseigner ce qu’ils
ne savent pas en s’appuyant davantage sur ce qu’ils savent
? Une pédagogie sérieuse doit tenir compte des spécificités
des publics auxquels elle s’adresse. Mais on pense toujours
cette spécificité en termes hiérarchiques, au
lieu de prendre appui sur les savoirs sociaux des milieux populaires
qui, pourtant, ne sont pas moindres que ceux des milieux privilégiés. |
|
| |
 |
| |
| |
 |
 |
 |
 |
Gilles
Brougère, professeur de sciences de l’éducation
à l’université Paris-13 ainsi
qu’à l’Arizona State University. |
 |
 |
 |
 |
|
| |
| Q : L’école
maternelle est-elle inégalitaire ? |
 |
 |
|
| |
R : Une vision égalitaire
de l’école, telle qu’elle existe en France, peut
difficilement permettre de réduire les inégalités,
puisqu’elle traite tous les individus de la même façon
sur la base d’une égalité de droit : on voit mal
comment on pourrait faire pour empêcher que ceux qui ont déjà
plus ne continuent pas à recevoir au moins autant (et sans
doute plus). Penser que l’école - et encore plus une
école fondée sur la non-reconnaissance des différences
- puisse être un lieu de compensation des inégalités
préexistantes est un paradoxe logique. De plus, l’école
n’est pas neutre face à la diversité culturelle.
Elle valorise certaines formes de savoirs, de connaissances que l’on
a plus de chances de trouver dans certains milieux (la réussite
des enfants d’instituteurs en est la caricature), ce qui pose
plus de problèmes pour les enfants dont le milieu est marqué
par une culture étrangère (langue, valeurs, normes…).
Surtout que la logique assimilationniste française refuse la
reconnaissance des différentes pensées en termes de
ressources. |
| |
| Q : Quelle est votre opinion du modèle
français de l’école maternelle ? |
 |
 |
|
| |
R : Il est caractérisé
par son côté scolaire, centré sur les disciplines
et l’orientation par l’enseignant. L’injonction
est ici de s’adapter au modèle qui est à la fois
scolaire et culturel (et sans doute politique et social), et tant
pis pour ceux qui n’y réussissent pas. Il me semble qu’un
plus grand centrage sur l’enfant, la prise en compte des spécificités
culturelles propres à certains milieux conduirait à
poser le problème de l’inégalité de façon
plus forte. Il s’agit de partir de l’enfant tel qu’il
est et non tel qu’il devrait être, l’élève
docile et acculturé qu’attend l’enseignant français.
|
| |
Crédit
photo : Carine Turin |
|
| |
|