La réécriture-réappropriation apparaît comme une véritable création, celle où la part du littéraire est la plus forte :
un auteur contemporain s’inspire du texte patrimonial pour proposer une œuvre originale et personnelle.

C’est ce mode supérieur du détournement qu’exploite Jean-Claude Mourlevat dans
L’Enfant Océan (Pocket junior, 1999), roman qui transpose
Le Petit Poucet dans le Quart monde contemporain. Jean-Claude Mourlevat dissimule le conte lorsqu’il propose un titre différent, énigmatique. Il masque le genre et inscrit la narration dans
un contexte réaliste, daté, situé dans l’espace et dans le temps, loin du cadre indéfini du conte. Mais il dévoile son intention à travers citations, allusions ou références plus ou moins explicites, semées comme cailloux blancs pour retrouver la trace du conte source.
Transposer l’aventure du Petit Poucet aujourd’hui permet de traduire et conduit à éclairer la situation inconcevable dans le conte source :
comment des parents peuvent-ils être recrus de misère au point de décider d’abandonner leurs enfants dans la forêt ? Perrault avait sans doute pour cadre historique la grande famine de 1693 ; mais c’est d’une autre forme de misère que traite Mourlevat en situant son histoire dans une famille fruste, démunie, marginalisée par la pauvreté (où les institutions - donc l’école - sont méprisées), une de ces familles qui reçoit la visite de l’assistante sociale et des gendarmes. Dans cette famille, on ne parle pas de perdre les enfants au sens propre, mais on les abandonne symboliquement, sans ressources face à la forêt de la vie.
Que reste-t-il du conte de Perrault dans ce roman contemporain ? Et peut-on encore parler de conte ? Certes, les deux textes relatent l’aventure d’un groupe d’enfants (trois couples de jumeaux et leur minuscule chef de bande) victimes de la pauvreté de leurs parents d’abord, puis de la brutalité du monde extérieur, qui, après les épreuves d’un voyage initiatique, retrouvent un cercle familial réconcilié. Les grandes lignes restent les mêmes.
Mais
le changement de genre renforce l’étoffe du conte par la dimension réaliste, le renvoi à notre monde, un jeu de piste référentiel à travers toute notre littérature, l’entrelacs des motivations qui enrichit des héros dépourvus de manichéisme, la polyphonie, la fin ouverte où Yann, sur le pont du bateau, rejoint enfin les promesses de son patronyme, Doutreleau.
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Par Christiane Pintado, enseignante à l’IUFM d’Aquitaine.