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La pédagogie de l’image


Si l’on s’intéresse à l’ouvrage créé par Broutille avec un regard ouvert sur l’histoire de la littérature de jeunesse, on peut effectuer le rapprochement suivant : Broutille s’invente et se fabrique un "Orbis Sensualium Pictus ", terme emprunté au livre de Johan Comenius, conçu quelques 333 ans plus tôt et dont le titre fut traduit par : Le Monde sensible illustré, ou Le monde sensible en images, Tableau du monde. Comenius a été un précurseur dans la pédagogie de l’image qu’il explique dans son ouvrage La Grande Didactique : "Les manuels doivent tout exposer de façon familière et populaire afin que les élèves y trouvent des éclaircissements sur toutes choses et puissent comprendre d’eux-mêmes, sans le secours du maître. (…) Les mots ne doivent être enseignés et appris qu’associés aux choses. (…) C’est donc à l’aide d’images qu’il faut commencer d’enseigner l’histoire aux enfants ".(1)

Comenius et Broutille ont pour projet commun de représenter le monde, de le mettre en images dans un livre afin que l’exploration de ce dernier permette à l’enfant de connaître l’univers. Comenius, comme Ponti aujourd’hui, accorde une grande place à l’autonomie de l’enfant. Dans L’Orbis Pictus, l’enfant est invité à suivre un voyage raisonné au bout duquel il sortira initié des "choses qui font le monde", comme s’il avait réellement parcouru l’univers. Le livre de Broutille est plutôt d’une composition hasardeuse et ne passe pas en revue des notions abstraites comme celui de Comenius. C’est pour cela qu’on peut également le rapprocher d’un autre ouvrage pour la jeunesse, rédigé par Friedrich Justin et Charles Bertuch entre 1802 et 1807, le Portefeuille des Enfans, dont le titre complet est : Portefeuille des Enfans, mélange intéressant d’animaux, fruits, fleurs, habillements, plans, cartes et autres objets dessinés suivant des réductions comparatives. Le titre même juxtapose toutes sortes de composantes de l’univers comme Broutille les a recueillies.

Ce rôle de l’image dans l’apprentissage est donc depuis longtemps au cœur de la problématique de la pédagogie. Erasme, au 16e siècle, préconisait déjà l’illustration dans l’instruction de l’enfant : "Quant aux fables et aux apologues, il les apprendra plus volontiers et s’en souviendra mieux si on lui en présente les sujets sous les yeux, habilement figurés, si tout ce que raconte l’histoire lui est montré sur l’image. La même méthode sera également valable pour apprendre les noms d’arbres, d’herbes et d’animaux, en même temps que la nature propre à ces êtres, spécialement ceux qui ne se rencontrent pas partout...". (2)

Elle prit encore de l’envergure quand les "Leçons de choses" furent intégrées dans la nouvelle école démocratique, au 19e siècle, et que les murs des classes furent recouverts de planches illustrées. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’apprendre le monde par l’image, il s’agit avant tout de former l’enfant à la lecture de l’image, principal outil de transmission et de communication dans le monde qui l’entoure.

1 - COMENIUS Johan, La Grande Didactique, publié à Amsterdam en 1657, éd. Klincksiek, 1992, cité dans GOUREVITCH J.P, La Littérature de jeunesse dans tous ses écrits (1529-1970), Créteil, Collection Argos Références, CRDP de l’académie de Créteil, 1998, p.66.

2 - ERASME, Declamatio de pueris statim ac liberaliter instituendis, 1529, trad. De Margolin, Droz, 1966, cité dans GOUREVITCH J.P, La Littérature de jeunesse dans tous ses écrits (1529-1970), Créteil, Collection Argos Références, CRDP de l’académie de Créteil, 1998, p. 63.

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