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2. Lorsqu'il naît le 18 juin 1940, le gaullisme est dans le droit fil de la tradition jacobine, celle exposée dans l'article 121 de la constitution du 24 juin 1793 : « Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire ». L'appel est celui d'un chef militaire adressé à des soldats. Alors se pose une question essentielle. Le général de Gaulle sera-t-il le chef d'une légion au service d'un Etat étranger ou bien le chef d'une « force française » indépendante ? Immédiatement apparaît la nécessité de créer un « centre de pouvoir » capable d'organiser la lutte contre l'Allemagne nazie. Le premier acte constitutionnel du général de Gaulle est une action de guerre. Ce simple fait allait avoir deux conséquences importantes : la personnification du pouvoir, mais aussi sa limite, le respect de la légalité républicaine.
A. La personnification du pouvoir se manifeste dès le 28 juin 1940. Dans un communiqué, le Gouvernement britannique « reconnaît le général de Gaulle comme le chef de tous les Français libres ». Dès ce moment, celui-ci agit en vertu d'une double qualité. Il est le chef d'une force militaire en formation se livrant à des opérations de recrutement et de guerre, mais aussi de la communauté des Français décidés à continuer le combat. L'accord franco-britannique du 7 août 1940 stipule dans son § 3, 4° : « Le général de Gaulle aura le droit de créer un organisme civil... nécessaire à l'organisation de sa force ». C'est donc autour de sa personne qu'il constitue les différentes structures de la France libre. L'ordonnance du 27 octobre 1940 institue un Conseil de défense de l'Empire, il n'a qu'un rôle consultatif. Aux termes de l'article 3 : « Les décisions sont prises par le Chef des Français libres ». « Le général de Gaulle, Chef des Français libres, est Président du Comité national », créé le 24 septembre 1941. L'instruction du 21 février 1943 remise à Jean Moulin lui prescrit de constituer sur le territoire métropolitain un « Conseil de la Résistance ». Le rassemblement des groupements de résistance, des formations politiques résistantes et des syndicats ouvriers doit s'effectuer « avec de Gaulle, dans le combat qu'il mène pour libérer le territoire et redonner la parole au peuple ». L'ordonnance du 3 juin 1943 institue « un pouvoir central unique » qui prend le nom de Comité français de la libération nationale. Le nom du général de Gaulle n'y apparaît pas puis que ce comité est coprésidé par le chef des Français libres et le général Giraud. Cette situation précaire ne dure pas très longtemps, l'ordonnance du 3 octobre 1943 prévoit que le CFLN élit son président. La situation est clarifiée. « Le 6 novembre, en la présence et avec l'accord explicite du général Giraud, le Comité demanda au général de Gaulle de procéder aux changements qu'il jugerait nécessaires d'apporter à sa composition ». La liberté de manœuvre est tout aussi totale pour la composition du premier G.P.R.F. sur le territoire libéré. Ecoutons le témoignage du professeur P.H. Teitgen : « J'ai dit un jour au général de Gaulle que s'il avait composé ce gouvernement avec les vingt premiers Dupont du Bottin la France n'y aurait pas fait d'objection. Jamais homme d'Etat n'a choisi ses ministres avec plus de liberté et d'indépendance, sans aucune espèce de négociations préalables » (28).
Le général de Gaulle ne dispose pas pour autant d'un pouvoir sans contrôle. Il en a lui-même fixé les limites dans le Manifeste du 27 octobre 1940. Il exerce ses pouvoirs au nom de la France et uniquement pour la défendre, il prend « l'engagement solennel de rendre compte « de ses actes » aux représentants du peuple français dès qu'il lui aura été possible d'en désigner librement ». La France libre poursuit son action dans le cadre de la légalité républicaine, « dans le respect des institutions ».
B. « La Constitution demeure légalement en vigueur », affirme la déclaration orga nique du 16 novembre 1940. La nécessité de former un « pouvoir en dehors de la France continentale » s'explique pour deux raisons. « L'organisme sis à Vichy » est inconstitutionnel car il « ne jouit pas de cette plénitude de liberté qui est indispensable à l'exercice Intégral du pouvoir ». En outre, tare suprême, « il n'a pas hésité à étouffer le droit de libre disposition du peuple considéré en France comme traditionnel et sacré ». C'est ce droit qui lui sera rendu. La promesse conduit à la constitution, le 17 septembre 1943, d'une assemblée consultative provisoire à Alger. Elle est institutionnalisée par l'ordonnance du 21 avril 1944 « portant organisation des pouvoirs publics en France après la libération » : les institutions républicaines seront progressivement rétablies en attendant que le peuple français décide souverainement de son futur régime. Elle est renouvelée le 25 juillet 1944 par le général de Gaulle devant l'Assemblée consultative. « Dans l'ordre politique nous avons choisi. Nous avons choisi la démocratie et la République. Rendre la parole au peuple... voilà vers quoi nous allons ».
Le 6 novembre 1945, au lendemain du référendum et de l'élection du 21 octobre, le général de Gaulle remet ses pouvoirs entre les mains de l'Assemblée nationale constituante : « Monsieur le Président, écrit-il, je vous serais reconnaissant de porter à la connaissance de l'Assemblée constituante que, dès l'instant où elle aura élu son bureau, le Gouvernement provisoire de la République considérera que les pouvoirs qu'il exerce seront venus à expiration. Ainsi la victoire de la France et le rétablissement de la souveraineté du peuple lui auront permis de remettre ses pouvoirs entre les mains de la représentation nationale, comme il n'a jamais cessé de l'espérer » . La promesse de 1940 est tenue.
Personnification du pouvoir, mais égale ment responsabilité du guide devant le peuple tout entier, tels sont bien aussi les deux thèmes majeurs de la pratique gaullienne des années 1960. Qu'il est dérisoire de soupçonner le général de Gaulle de poursuivre quelque ambition personnelle. On pense irrésistiblement aux paroles de Saint-Just. « Il n'y a point de liberté chez un peuple où l'éclat de la fortune entre pour quelque chose dans le service de l'Etat. On ne fait une République qu'à force de frugalité... Qu'y a-t-il de commun entre la gloire et la fortune ? ».
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