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Aux origines du traité franco-allemand
par Jean-Paul Bled, Professeur à l'Université Paris-IV
« Sur la base du traité de coopération franco-allemand du 22 janvier 1963, les relations entre la France et l'Allemagne sont devenues un modèle unique d'amitié et de confiance entre deux Etats et deux peuples voisins », souligne la déclaration commune signée par Helmut Kohl et François Mitterrand le 18 septembre 1990. Celle-ci résume bien la vérité officielle, régulièrement lue ou entendue dans les médias. Mais, de même qu'il est légitime de se demander si l'application du traité ne s'est pas progressivement écartée de la voie tracée par le général de Gaulle, sa signature fut elle-même l'aboutissement d'un long parcours.
La conclusion d'un tel traité n'allait certainement pas de soi. Il faut en effet se souvenir de l'inquiétude qui s'empara, en juin 1958, des dirigeants allemands, à commencer par le chancelier Adenauer, au retour du général de Gaulle aux affaires. Celui-ci ne s'était-il pas fait, au sortir de la Guerre mondiale, le champion d'une Allemagne confédérale sur un modèle antérieur à l'unité ? Et comment n'aurait-on pas vu, outre-Rhin, dans ce défenseur intraitable de l'indépendance française, le pourfendeur de la CED et d'une Europe supranationale ? C'était cependant négliger que le général de Gaulle avait pris acte des mutations intervenues dans l'espace allemand et au-delà, en Europe, sous l'effet de la Guerre froide. Plus, après avoir appelé de ses voeux la formation d'une Confédération européenne, il avait souhaité que celle-ci se bâtit autour de la France et de l'Allemagne. « Faire l'Europe, avait-il déclaré le 21 décembre 1951, implique une entente entre la France et l'Allemagne, car cette entente sera la base de la Confédération européenne ou bien cette Confédération n'aura pas de base, autrement dit, elle n'existera pas ». Bien entendu, il ne s'agissait pas de laisser l'Allemagne s'y assurer une influence dominante. Elle devrait y trouver « des obligations et des liens« qui se mettraient en travers d'une telle dérive. Il reste qu'avant même le tournant de 1958, le général de Gaulle s'est prononcé pour un dialogue privilégié entre Paris et Bonn et que la voie est ainsi ouverte au traité de janvier 1963. La première rencontre entre le général de Gaulle et Konrad Adenauer permet de clarifier les positions respectives. Celle-ci se tient, le 14 septembre, à Colombey. Pour recevoir son hôte, le général de Gaulle a choisi La Boisserie plutôt que l'Elysée, un choix heureux qui contribue au succès de la rencontre. Dans ce cadre familial, à proximité d'une nature chargée d'histoire, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer se découvrent et s'apprécient. Le général de Gaulle acquiert la conviction qu'il a trouvé dans ce vieux Rhénan catholique un partenaire digne de confiance avec lequel il pourra construire l'avenir ; de son côté, Adenauer réalise que la vérité du général de Gaulle est fort éloignée de la caricature qui lui en avait été faite. Si aucune mesure spectaculaire n'a été prise, l'important, au soir de cette journée, est que le dialogue soit noué. Confirmation de l'excellence de ce climat, il est décidé de développer des contacts étroits et réguliers. On n'attend pas trois mois pour se retrouver. Dès le 26 novembre, le Chancelier accueille le Général à Bad Kreuznach. Entre temps, la position du Général a été consolidée par le référendum du 28 septembre. L'initiative française du 17 septembre en vue d'une réforme de l'OTAN sous la forme d'un directoire à trois aurait pu obscurcir l'horizon. Mais le général de Gaulle s'est employé à rassurer le Chancelier. Pour donner plus de solennité à la rencontre, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer sont accompagnés de leurs principaux ministres. Ainsi, pour la première fois, un sommet franco-allemand prend la forme d'une réunion de travail au niveau intergouvernemental. Mais, bien entendu, l'essentiel se dit lors des tête-à-tête entre le Général et le Chancelier qui continuent le dialogue amorcé à Colombey.
C'est seulement le lendemain de cette seconde rencontre franco-allemande qu'avec l'ultimatum lancé par Khrouchtchev, éclate la crise de Berlin. Celle-ci a pour résultat de resserrer les liens entre Paris et Bonn. Alors que le général de Gaulle l'a assuré de son entier soutien, le chancelier Adenauer n'a pas manqué de relever les incertitudes de la position américaine face au défi soviétique, d'autant que la disparition de Foster Dulles risque d'affaiblir le parti de la fermeté à Washington. Son inquiétude ne le conduit certes pas à épouser les thèses françaises en matière de défense, telle que le général de Gaulle les a exposées, le 3 novembre 1959, devant l'Institut des Hautes Etudes de la Défense nationale. Lors de son passage à Paris, les 1er et 2 décembre 1959, le Chancelier n'entend pas sans quelque crainte ses interlocuteurs, Michel Debré et Maurice Couve de Murville d'abord, puis le général de Gaulle, instruire le procès de l'OTAN et tenir pour inéluctable une réforme de l'Alliance atlantique. Alors que les Français se préparent sans état d'âme au jour où Paris et Bonn devront assumer ensemble la sécurité de l'Europe occidentale, Adenauer ne peut la concevoir hors de la présence et de l'engagement américains. Cette divergence ne le retient pourtant pas d'exprimer le voeu que soit posé un cadre qui consacrerait la dimension privilégiée des relations franco-allemandes.
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