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De Gaulle et Adenauer
par François Kersaudy, Professeur à l'Université Paris-I.
Il y a quarante ans, le Général de Gaulle et le Chancelier Adenauer signaient le traité de l'Elysée. Avant cela, il y avait eu bien des brouilles et de malentendus, finalement surmontées grâce à la confiance et à l'admiration mutuelles de deux hommes d'exception. Leur action conjuguée a transformé irrévocablement les relations franco-allemandes et l'histoire de l'Europe ; mais tout cela ne s'est pas fait sans remous...
Le début d'une grande amitié...
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Première entrevue à Colombey, 14 septembre 1958.
© AFP
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Printemps 1958. A 82 ans, Konrad Adenauer est le maître incontesté d'une Allemagne qui s'est dotée d'un régime démocratique, et connaît à présent un fabuleux essor économique. Et pourtant, le vieux chancelier est inquiet ; c'est que la menace soviétique sur Berlin se fait chaque jour plus pesante, alors qu'en France, le drame algérien et la faiblesse des institutions entretiennent une inquiétante instabilité politique. Ainsi prise en tenaille, l'Allemagne fédérale parviendra-t-elle à faire front ?
Il est vrai qu'en France, on parle d'un retour au pouvoir du Général de Gaulle ; mais cela ne rassure guère Konrad Adenauer. Car enfin, que sait-on du Général ? Ce nationaliste qui incarnait la résistance française durant la seconde guerre mondiale a été aussi le signataire du traité d'amitié franco-soviétique de décembre 1944, l'homme qui a conçu un plan de démantèlement de l'Allemagne, et ensuite l'un des adversaires les plus acharnés de la Communauté Européenne de Défense. A présent, ce Général, dit-on, n'est guère favorable à l'OTAN, et pas davantage à la construction européenne - qui sont pourtant les fondements mêmes de la renaissance et de la sécurité allemandes. C'est pourquoi le 19 mai 1958, le Chancelier a chargé son ambassadeur à Paris de faire savoir au président du Conseil Pfimlin que « dans l'intérêt de l'OTAN et de l'intégration européenne, il faut empêcher une prise de pouvoir du Général de Gaulle ». Peine perdue : moins de deux semaines plus tard, le Général est à Matignon, et l'une de ses premières initiatives sera de dénoncer un accord secret de coopération franco-allemande en matière de recherche atomique, qui venait d'être conclu entre le ministre de la Défense Jacques Chaban-Delmas et son homologue allemand Franz Joseph Strauss. Décidément, il serait difficile de trouver plus antigaulliste que Konrad Adenauer, qui décline même cet été-là une discrète invitation à se rendre en visite officielle à Paris…
Mais le vieux chancelier n'est pas au bout de ses surprises ; c'est que, par son opposition au nazisme pendant la guerre et ses démêlés avec les Anglais après la guerre, Adenauer a forcé le respect du Général, qui le considère - chose rarissime - comme un véritable homme d'Etat. « Personne, dira Charles de Gaulle, ne peut mieux que lui saisir ma main. Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre ». Et puis, par delà la rencontre de leurs deux personnes, c'est une explication historique entre deux nations que de Gaulle voudrait organiser, à la fois pour enterrer le passé et pour repenser l'avenir. Adenauer reçoit donc une invitation personnelle à se rendre à Colombey-les-deux-Eglises… Cette fois, il est impossible de refuser ; mais le Chancelier est loin d'être enthousiaste : « J'étais préoccupé, avouera-t-il, car je craignais que la façon de voir de De Gaulle ne fut si radicalement différente de la mienne qu'il nous serait à peu près impossible de nous entendre. » Et puis, Adenauer se rendra en France le 14 septembre 1958 comme représentant d'un pays vaincu, et il sait bien que treize ans seulement après la fin de la guerre, les rancoeurs sont loin d'être apaisées. Il est vrai que même à Colombey, l'annonce de la visite d'un Allemand à la Boisserie a été plutôt mal reçue, par la maîtresse de maison comme par les servantes : « En tout cas, dira Yvonne de Gaulle, on ne change rien au menu ; et on mangera dans la vaisselle de tous les jours ». Protestation discrète : le chancelier allemand sera reçu « comme Monsieur n'importe qui, avec le menu de famille et le vin de Bordeaux habituel. »
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