De gaulle et l allemagne - De Gaulle et Adenauer
 
Hermann Kusterer, Le Général et le Chancelier

Pierre Maillard, De Gaulle et le problème allemand, les leçons d'un grand dessein

Aux origines du traité franco-allemand

De Gaulle et Adenauer

De Gaulle et la question allemande
Interview de Hermann Kusterer
Allocution prononcée à Bonn le 4 septembre 1962

Réponse au toast prononcé par le président Heinrich Luebke le 4 septembre 1962

Traduction de l'allocution prononcée en allemand à Bonn devant la foule, 5 septembre 1962

Traduction de l'allocution prononcée en allemand à Cologne devant la foule

Traduction de l'allocution devant les ouvriers des usines Thyssen prononcée en allemand à Duisburg-Hamborn, le 6 septembre 1962

Traduction de l'allocution prononcée en allemand à Düsseldorf devant la foule, le 6 septembre 1962

Allocution devant les officiers de l'école de guerre allemande prononcée à Hambourg, le 7 septembre 1962

Traduction du discours devant la jeunesse allemande, prononcé en allemand à Ludwigsburg, le 9 septembre 1962

Traité de l'Elysée (22 janvier 1963)
Bibliographie franco-allemande

Biographie de Konrad Adenauer

Chronologie des relations franco-allemandes
 

Rien n'est moins certain… Sur le parcours du cortège officiel, il y a bien peu de monde, et bien trop de pancartes d'inspiration communiste : « Vive la RDA ! » ; « A bas le militarisme allemand ! », ou encore : « Pas de nazis en France ! ». Mais au milieu des aboiements, la caravane passe ; à Mourmelon, 600 chars français et allemands défilent devant Adenauer et de Gaulle - spectacle d'autant plus impressionnant qu'il est sans précédent. Et puis, dans la cathédrale de Reims, le Général et le Chancelier se recueillent côte à côte : une image de communion spirituelle qui frappe plus encore que les symboles guerriers. Ce jour-là, à l'hôtel de ville, de Gaulle prononcera un discours triomphant : « La visite officielle que vous achevez de nous faire est un acte capital et une grande réussite.(…) Dans les rues et les avenues a déferlé la vague des témoignages déférents et admiratifs qui se portaient massivement vers votre illustre personnalité. » Après le départ du Chancelier, c'est l'heure du bilan : « Je fais remarquer en souriant au Général, note le ministre de l'Information Alain Peyrefitte, la disparité entre l'enthousiasme pour Adenauer qu'il a prêté à la foule dans son discours de Reims, et les rues désertes que le Chancelier a traversées. 'J'ai toujours fait comme si, me dit-il. Ca finit souvent par arriver'. »

Deux mois plus tard, la visite de Charles de Gaulle en Allemagne sera réellement triomphale. C'est que le Général a minutieusement préparé son affaire : en dépit de sa connaissance très approximative de l'allemand, il va mémoriser quatorze discours dans cette langue, et les prononcer avec une verve inimitable ; il ressortira aussi pour l'occasion son ancêtre allemand, Louis-Philippe Kolb ; la magie gaullienne et l'enthousiasme populaire feront le reste…

Ces patients efforts aboutiront le 22 janvier 1963 à la signature d'un accord franco-allemand, auquel Adenauer, 'der alte Fuchs', tient à donner la forme d'un traité pour mieux le rendre irrévocable. Désormais s'instaure entre la France et l'Allemagne une concertation permanente dans les domaines de la défense, de la politique étrangère, de l'économie et de la culture - tout cela au moment où le Général vient de claquer au nez des Britanniques la porte du Marché commun… Et puis, avec un tel traité, pensent les deux hommes, la France et l'Allemagne pourront désormais résister efficacement à l'Union Soviétique - ainsi qu'à la tentation de s'entendre séparément avec elle… Enfin, bien sûr, voilà une très grosse pierre lancée dans le jardin des atlantistes et de leurs inspirateurs américains ! Quelques mois plus tard, Adenauer confiera au journaliste américain Cyrus Sulzberger que grâce à ce traité, « l'Allemagne va pouvoir, de concert avec la France, exercer une grande influence en politique étrangère ». Une politique étrangère d'inspiration gaullienne ? Peu importe : la prééminence dans ce tandem, Adenauer n'en veut pas ; l'Allemagne, pays vaincu, coupé en deux, privé de l'arme atomique, se contentera aisément de la place de copilote. D'ailleurs, n'est-ce pas un privilège de jouer les second violons, lorsque le rôle de chef d'orchestre est tenu par un homme comme Charles de Gaulle ? Que Konrad Adenauer ait été quelque peu hypnotisé par la hauteur de vues et la forte personnalité du Général, c'est à peu près certain. Mais ce Général a lui-même pour Konrad Adenauer les yeux de Chimène ; redoutant fort les effets de la vieillesse sur sa capacité à gouverner, il ne peut qu'admirer ce chancelier de quatre-vingt huit ans, sur qui le grand âge semble n'avoir aucune prise. « On parle des enfants prodiges, dira-t-il au président Eisenhower, mais il y a des vieillards prodiges. Adenauer en est un … »

Le traité franco-allemand sera-t-il un succès complet pour de Gaulle et Adenauer ? Apparemment non, car dès le mois de mai 1963, le Bundestag va lui adjoindre un préambule qui le vide effectivement de son sens : le traité ne devra en aucune façon affecter l'association entre l'Europe et les Etats-Unis, la défense commune dans le cadre de l'alliance atlantique, et même… la participation de la Grande-Bretagne à l'unification européenne ! De Gaulle en sera profondément déçu : « Tout ça, pourquoi ? Parce que des politiciens allemands ont peur de ne pas s'aplatir suffisamment devant les Anglo-Saxons ! Ils se conduisent comme des cochons ! » Mais puisque décidément, il faut toujours faire comme si, le Général, cachant sa déception sous une philosophie bonhomme, déclare au début de juillet, à la veille de son voyage en Allemagne : « Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et les roses : ça dure ce que ça dure. Si le traité franco-allemand n'était pas appliqué, ce ne serait pas le premier dans l'histoire ! » Mais en accueillant le Général de Gaulle à Bonn deux jours plus tard, son vieil ami Adenauer ne manquera pas de relever l'allusion : « J'ai lu que les roses et les jeunes filles pâlissaient vite. Les jeunes filles, peut-être. Mais voyez-vous, pour les roses, je m'y connais. Cette amitié entre la France et l'Allemagne est comme une rose qui portera toujours des boutons et des fleurs ». De Gaulle ne sera pas en reste : « Vous avez raison, Monsieur le Chancelier ; le traité n'est pas une rose, ni même un rosier, mais une roseraie ! »

Pourtant, après ces discours fleuris, il faut bien se rendre à l'évidence : avec la retraite de Konrad Adenauer, bien des choses vont changer dans les relations entre Paris et Bonn. C'est que le nouveau chancelier Ludwig Erhard est un atlantiste, qui fera de l'entente avec les Etats-Unis le fondement même de sa politique étrangère ; en outre, il va soulever d'emblée trois questions que son prédécesseur avait accepté de sacrifier sur l'autel de la coopération franco-allemande : la réunification, la révision des frontières et l'accession de l'Allemagne au rang de puissance atomique. Il n'en faudra pas plus pour que l'atmosphère se refroidisse brusquement entre Paris et Bonn : « Erhard n'est pas un homme d'Etat, laissera tomber le Général ; c'est un ludion ! » Pour autant, de Gaulle ne manquera aucune occasion de démontrer au nouveau chancelier les avantages d'une Europe véritablement européenne, et d'une plus grande indépendance politique et militaire vis-à-vis de l'OTAN comme des Etats-Unis. Les événements, il faut bien l'avouer, lui donneront souvent raison ; c'est ainsi que lors de l'inauguration du canal de la Moselle, de Gaulle se trouve à bord d'un bateau avec le Grande Duchesse Charlotte de Luxembourg et le Président allemand Heinrich Lübke. A la hauteur de Trèves, les services secrets allemands avertissent le président Lübke de l'imminence d'un attentat contre leur embarcation, probablement à partir d'un hélicoptère.

Lübke tente de faire intervenir la Luftwaffe, mais n'y parvient pas : il doit au préalable obtenir l'autorisation de l'OTAN, à laquelle sont subordonnées les forces aériennes allemandes… De Gaulle, qui s'est dégagé de ces sujétions, fait alors intervenir des avions français - qui vont donc protéger les illustres passagers en territoire allemand ! Une démonstration qui vaut bien mieux qu'un long discours…

Le 21 septembre 1963, lors de sa dernière visite en France avant de quitter la Chancellerie, Adenauer avait dit à son hôte : « Vous savez, en général, (…) quand on perd ses fonctions, on perd aussi ses amis. J'ai pu le vérifier sous les nazis, et ensuite lorsque les Anglais m'ont destitué à Cologne… » Voilà une règle qui connaîtra une exception de taille : à chacune de ses visites outre-Rhin, le Général ne manquera jamais de rendre visite à Konrad Adenauer dans sa propriété de Rhöndorf. L'ancien chancelier s'y est senti rapidement isolé, privé d'informations politiques essentielles et coupé de tout accès aux centres de décisions du pouvoir fédéral. Mais de Gaulle, lui, viendra l'entretenir de politique européenne et de politique mondiale au plus haut niveau, et le traitera toujours avec les mêmes égards que lorsqu'il présidait aux destinées de l'Allemagne ; mieux encore, il arrivera au Général de faire attendre Ludwig Erhard, en s'attardant délibérément auprès de son illustre prédécesseur - devenu depuis longtemps le premier gaulliste d'Allemagne…

Konrad Adenauer s'éteindra le 19 avril 1967. Quatre ans plus tôt, il avait confié au Général : « Ce que nous avons accompli ensemble pour nos deux pays est pour moi l'œuvre la plus importante de mes quatorze années à la chancellerie ». Et il avait ajouté : « L'amitié personnelle entre vous et moi est une des très rares présents qu'ait pu m'apporter le travail politique ». Voilà un compliment de taille, venant d'un homme aussi froid que Konrad Adenauer. Quant au Général de Gaulle, il dira un jour : « Voyez-vous, Adenauer est le seul que je puisse considérer comme mon égal ! » Voilà un autre compliment de taille, venant d'un homme aussi fier que Charles de Gaulle…

François Kersaudy, Professeur à l'Université Paris-I Auteur de "De Gaulle et Churchill : la Mésentente cordiale", Perrin, 2001.


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