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Mais cet aspect qui démontre une fois de plus que, dans les argumentations politiques, il n'est jamais question de l'histoire dans son ensemble, n'est pas l'aspect décisif. Il s'agit plutôt de la conséquence implicitement tirée par de Gaulle que ce n'était plus l'Allemagne mais l'Union soviétique qui représentait une menace. Et c'est ce changement qui, avec l'intégration progressive de la République fédérale d'Allemagne dans le monde occidental, la coopération de plus en plus forte depuis les années cinquante entre les pays d'Europe occidentale et surtout entre la France et l'Allemagne, et enfin les relations étroites et personnelles entre de Gaulle et Adenauer, ouvrit définitivement la voie à un virage constructif dans la politique allemande du président de- Gaulle. Face à la menace soviétique, la France avait choisi, déclarait Charles de Gaulle le 25 avril 1960 à Washington :
« Elle a choisi d'être du côté des peuples libres. »
Ce choix n'excluait pas de fréquentes et profondes divergences d'opinion sur la structure de l'OTAN, sur la CEE et sur d'autres questions concernant la coopération entre les Etats occidentaux, mais il déterminait les lignes fondamentales. Cela touchait en particulier la politique menée à la fois par Adenauer et par de Gaulle, politique de coopération privilégiée toujours plus étroite entre la République fédérale d'Allemagne et la France, qui devait constituer le fondement d'une union européenne.
Le traité d'alliance que de Gaulle avait conclu avec l'Union soviétique en 1944, appartenait, heureusement pour les deux peuples, à une période historique révolue d'hostilité franco-allemande. Lorsqu'en 1958 Konrad Adenauer se rendit à Colombey-les-Deux-Eglises, il ressentait une double crainte : d'une part, fa vieille peur allemande de voir de Gaulle s'engager dans la voie traditionnelle et s'entendre avec l'Union soviétique aux dépens de l'Allemagne ; d'autre part, la hantise de le voir mener une politique nationaliste. Tout nationalisme était étranger à Adenauer déjà parce qu'en tant que chef de gouvernement d'un Etat qui avait nécessairement besoin d'une coopération étroite avec ses alliés occidentaux, il n'aurait jamais eu la liberté d'action de mener une politique nationaliste ; dans ce domaine, la France de De Gaulle était certainement beaucoup plus libre, que ce soit sur le plan de la politique intérieure ou extérieure. Mais de plus, Adenauer avait depuis toujours été un adversaire de tout nationalisme allemand et il avait, déjà après la Première Guerre mondiale, réclamé une étroite coopération entre l'Allemagne et la France, et même une union économique entre les deux Etats.
Après les premiers entretiens avec le Général, qui furent francs, durèrent plusieurs heures et firent apparemment plaisir aux deux vieux hommes d'Etat, les deux craintes d'Adenauer avaient été balayées. A partir de 1958, il soulignait toujours à nouveau que l'on n'estimait pas de Gaulle à sa juste valeur, et que si l'on ne l'avait pas vu à Colombey, on ne pouvait porter un jugement juste sur lui. Il répétait que de Gaulle n'était nullement un nationaliste et qu'il jugeait le danger que l'Union soviétique faisait courir au monde libre et en particulier aux démocraties européennes, exactement comme il le faisait lui-même. Effectivement, une Allemagne libre, démocratique et étroitement liée à la France représentait un élément nécessaire à la sécurité de la France. Ainsi, à partir de 1958, le président de Gaulle souligna de façon répétée que l'Allemagne n'était plus une ennemie, qu'elle était une alliée et que cette amitié serait profitable aux deux peuples. Et, dans cette mesure, la voie était libre pour considérer que même la réunification de l'Allemagne ne représentait plus un danger pour la France. L'évolution de la situation géostratégique, les enseignements de l'histoire, que la grande majorité des Allemands avaient tirés, du moins ceux qui étaient libres, depuis la dictature nationale-socialiste et la Seconde Guerre mondiale, permirent à la France et à de Gaulle, après les premiers pas essentiels vers la réconciliation à la fin des années quarante, de: prendre un nouvel élan dans ce sens, bénéficia du prestige extraordinaire que de Gaulle avait acquis en tant que chef de la Résistance française contre l'Allemagne d’Hitler.: Les éléments constructifs de sa Conception de l'Allemagne et de l'Europe, qui se fondaient sur ses réflexions historiques et géostratégiques et sur sa définition de l'intérêt national de la France purent ainsi être renforcés et devenir vraiment efficaces après 1958.
Si, des 1949, le Général avait souligné au cours d'un discours tenu à Bordeaux « que l'unité de l'Europe doit, si possible et malgré tout, incorporer les Allemands », ce qui était alors encore beaucoup moins populaire en France que dans les années soixante, il alla plus tard bien plus loin en insistant à de nombreuses reprises sur le fait que la France et l'Allemagne étaient complémentaires sur le plan culturel, économique et politique. Certes, les divergences qui existaient chez les hommes politiques allemands dans le domaine de la politique étrangère entre « gaullistes » et « atlantistes » a propos de l'application du traité d'amitié franco-allemand de 1963, suscitèrent chez de Gaulle quelques déceptions. Mais les « atlantistes » ne mettaient aucunement en cause la place particulière de fa coopération et de l'amitié franco-allemande ; ils ne voulaient simplement pas qu'elles aillent à l'encontre des liens atlantiques et anglo-américains de la République fédérale. C'est pourtant cette politique-là, que le chancelier Erhard mena de façon parfois maladroite, qui fit que, pour de Gaulle, la relation à l'Allemagne resta « un rêve inachevé », comme l'a montré de manière saisissante Pierre Maillard dans son ouvrage De Gaulle et l'Allemagne. Mais comme d'autres plus tard, cette initiative resta une péripétie.
Le 21 février 1966, le président de la République française déclarait :
« Cette union des Six peut et doit être aussi un des mâles sur lesquels seraient progressivement bâtis, d'abord l'équilibre, puis la coopération, et puis, peut-être aussi un jour, l'union de l'Europe tout entière, ce qui permettrait à notre Continent de régler pacifiquement ses propres problèmes, notamment celui de l'Allemagne, y compris sa réunification, et d'atteindre, en tant qu'il est le foyer capital de la civilisation, à un développement matériel et humain digne de ses capacités. Dès à présent, d'ailleurs, cette union des Six, si elle se réalisait, serait un élément actif de premier ordre en faveur du progrès, de l'entente et de la paix de tous les peuples du monde. »
De nombreux « diagnostics » du général de Gaulle se sont avérés justes, ses principales prévisions issues d'une large perspective historique également. Il s'agit aujourd'hui de tenir ferme à ces perspectives, sans étroitesse d'esprit et en acceptant les modifications nécessitées par l'époque. Ainsi, après la réunification de l'Allemagne, il faudra continuer à approfondir la coopération et l'amitié franco-allemandes, afin que, pour le bien des Français et des Allemands, « le rêve s'achève ».
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