| |
|
|
15 % des 11-18 ans vont très mal
Se sentir exister, au risque de mourir
Novembre 2007. La Défenseure des enfants Dominique Versini lance un plaidoyer pour une "véritable prise en charge" des adolescents en souffrance dans notre pays. Dans un rapport remis au Président de la République (1), elle invoque la nécessité d'un effort accru pour détecter et prévenir les conduites à risque. Son rapport vient conforter celui de l'Observatoire national de l'action sociale décentralisée (ODAS) qui, au même moment, souligne lui aussi la part grandissante des adolescents en détresse: quelque 98 000 enfants ont ainsi été signalés en danger en 2006 (2), soit un millier de plus qu'en 2005 et l'augmentation des signalements 2006 est liée au public de pré-adolescents et d'adolescents.
Pourtant, s'ils sont de plus en plus nombreux, garçons et filles, à s'abandonner au mal-être permanent, tous les adolescents ne sombrent pas dans la fugue, la drogue, le suicide. Ainsi, la proportion d'adolescents en souffrance est généralement estimée à 15%, soit 900 000 ados de 11 à 18 ans.
"Dans leur grande majorité, les jeunes vont même mieux qu'avant, car la société leur offre plus de possibilités d'expression, plus de chances de réussite, plus de moyens d'emmagasiner des connaissances", souligne ainsi Philippe Jeammet, chef du service de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte à l'Institut mutualiste Montsouris (3). Mais, ajoute-t-il, "ces facilités rendent plus scandaleux le fait que 15% des jeunes aillent mal. D'autant que ces adolescents expriment leurs difficultés de façon plus spectaculaire que naguère".
Les faits, en ce domaine, sont sans appel : si les accidents de la route sont la première cause de décès chez les jeunes, le suicide vient en deuxième position. Et la France affiche à cet égard des chiffres impressionnants : environ 40 000 tentatives de suicide par an chez les adolescents et jeunes adultes, et plus de 600 décès par suicide.
Conduites défensives
Pathologies psychosomatiques, troubles des conduites alimentaires, consommation de substances psycho-actives, épisodes dépressifs, comportements suicidaires, prises de risque inconsidérées, accès d'angoisse... : pour désigner les actes qui expriment le mal-être adolescent, on parle désormais de souffrance psychique, une notion introduite pour la première fois en 2000 par le Haut comité de la santé publique (HCSP).
Cependant, tous les professionnels s'accordent pour affirmer la difficulté à définir ce type de souffrance. L'expression, en effet, rassemble deux notions complexes : "souffrance" et "psychique" qui sont des termes flous, allusifs, comme le sont également les expressions "mal-être", "malaise", qui renvoient à une conception existentielle aux contours incertains.
Reste un constat : dès lors que l'adolescent s'enferme dans un comportement qui, d'une manière ou d'une autre, lui fait du mal, on peut bel et bien parler d'adolescence problématique.
A l'âge où s'opère en eux une mutation parfois douloureuse, tumultueuse et violente, les adolescents peuvent n'avoir comme seule issue que l'adoption de "conduites défensives" : opposition, provocation, autosabotage mais aussi mise en retrait dans l'isolement, manque d'envie, solitude.
Par des actes provocants ou délictuels, ils se signalent auprès des adultes dans l'attente d'être "reconnus ou contenus" par eux, pour reprendre l'expression employée par Xavier Pommereau, médecin psychiatre et directeur du Pôle aquitain de l'adolescent au centre Abadie, au CHU de Bordeaux.
L'adolescence est un âge "contradictoire" où "le rejet de l'adulte est à la mesure du besoin qu'on en a", résume de son côté Philippe Jeammet.
Cet âge est aussi celui de la prise de risque. Son objectif ? Se distinguer des adultes, se mettre à l'épreuve, mais également faire corps avec le groupe des pairs. "La prise de risque permet de tester son autonomie en dépassant son angoisse, de s'extirper de la passivité de l'enfance, de gagner en indépendance vis-à-vis du contrôle parental", explique Grégory Michel, psychothérapeute en pédopsychiatrie à l'hôpital Robert Debré à Paris (4).
Face aux transformations physiques que leur psyché ne peut comprendre, les adolescents cherchent ainsi à se libérer de la souffrance psychique ressentie en la déviant vers des douleurs physiques auto-infligées ou en éprouvant des sensations fortes. Une façon de se sentir exister, au risque d'en mourir.
(1) "Adolescents en souffrance, plaidoyer pour une véritable prise en charge". Rapport 2007 de la Défenseure des enfants Dominique Versini.
(2) "Protection de l'enfance : une plus grande vulnérabilité des familles, une meilleure coordination des acteurs". Lettre de l'ODAS, novembre 2007.
(3) "L'Express", 14 mai 2004.
(4) "Lien social", 30 octobre 2003. |