Via l'espace d'abord, non plus le traditionnel chapiteau de toile mais une extraordinaire "bulle planétarium" en plastique gonflable, réalisée pour les Arts-Sauts par l'architecte allemand Hans Walter Müller. Dans cet environnement inédit, les spectateurs prennent place sur des transats, disposés en bifrontal de part et d'autre d'un pont métallique, initialement abaissé mais qui s'élève pendant le spectacle et constitue l'espace autour duquel évoluent les trapézistes pendant les quarante dernières minutes de Kayassine. Renouvelant les conditions d'accueil habituelles des spectateurs, ce dispositif particulier produit dans un premier temps un effet ludique. Mais il a surtout pour conséquence de soudain basculer la vision sur un axe essentiellement vertical et non plus frontal, et de transformer ainsi du tout au tout la perception des corps en mouvement ou en suspension dans le vide de la bulle. La position allongée adoptée par les spectateurs crée aussi entre eux une étrange intimité. Une posture commune d'abandon et de relâchement des corps les réunit dans une forme de recueillement collectif et les englobe physiquement - au même titre que les acrobates - dans l'espace clos et isolé du monde de la bulle. Même si eux ne "volent" pas, leurs pieds ne touchent plus terre, les notions géométriques de haut et de bas vacillent, se troublent, se confondent. Flottant entre rêve et réalité, ils sont entraînés avec douceur par les Arts-Sauts à les rejoindre dans un univers aérien et magique. La structure dramatique et l'écriture des 110 minutes de la représentation sont elles aussi inédites. Clairement scindé en deux parties, le spectacle s'ouvre sur des pendulaires : les corps des acrobates projetés dans tout l'espace de la bulle rejoignent le sol dans une longue chute au ralenti. A cette "descente des aigles" répond, dans un second temps, l'impressionnante montée du pont métallique. La présence du chant et de la musique - avec les modulations tantôt graves ou aiguës de la voix de Pascale Valenta en écho aux notes vrillé es du violoncelle de Benoît Fleurey -, la stylisation des costumes entre archaïsme et futurisme, la sophistication des éclairages, le rythme de l'ensemble : tout concourt à faire de Kayassine une œuvre unique, qui tient autant de la chorégraphie aérienne, d'une dramaturgie du vide et de l'espace que de la succession de tableaux et d'images plastiques aux couleurs délicates et contrastées. Article rédigé par Marc Moreigne pour le magazine Textes et Documents pour la classe n° 819 du 1er septembre 2001. |