La froideur comptable des chiffres ne dira jamais tout. Derrière elle se trouve la réalité du sort spécifique des enfants livrés à la destruction sous le signifiant maître du nazisme : la Selektion. Toutes les atrocités commises à l’égard des enfants. Non seulement parce que pour eux il n’y avait sur les rampes qu’une sélection, la première. Pour les chambres à gaz, les fosses crématoires. Mais encore parce que sur eux furent essayées et pratiquées toutes les formes d’assassinats, les euthanasies, les pratiques médicales sadiques d’ « expérimentation », l’esclavage sexuel, etc.
Et derrière cette réalité, se produisait une cassure dans laquelle les liens « naturels » étaient déchirés, les places asymétriques entre adultes et enfants bouleversées, l’ « insouciance » des enfants renversée, l’amour parental bafoué, condamné à des manifestations inconcevablement tragiques. Ainsi les savantes analyses sur le rôle des jeux des enfants, ses bénéfices psychologiques, cognitifs, de maîtrise de l’angoisse, d’adaptation, etc., trouvèrent dans l’Archipel de la mort programmée, leur tragique confirmation dans l’épouvante. Déjà dans les ghettos, les garçons jouaient au « passage de la porte » à la fouille par la police allemande des travailleurs forcés, au « blocus » imitant les rafles d’enfants, tandis que les filles jouaient à faire la queue, jouer des coudes et se battre pour une hypothétique boutique.
Dans les camps, dans les laps de temps variables qui précédaient leur inéluctable assassinat, les enfants jouaient à « l’appel », au Lageraeltester et au Blockaeltester hurlant « on se découvre », au malade s’évanouissant et que l’on bat pour ça, au « klepsi klepsi » : frapper très fort le visage d’un camarade aux yeux bandés.
Et jouer « au docteur » dans les camps signifiait jouer à détourner les rations alimentaires des malades et leur refuser toute assistance...
Chaque segment du sort des enfants dans la Shoah constitue un indice supplémentaire de cette Zivilisationbruch (« rupture dans la civilisation ») qu'a constitué la réalité du nazisme.