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Les révoltes du monde arabe

Édito

Depuis le 17 décembre 2010, les dirigeants historiques du monde arabe sont en émoi. Exit Zine el-Abidine Ben Ali après 24 ans à la tête de la Tunisie. Exit Hosni Moubarak après 30 années de règne sans partage. Ces deux pays abordent aujourd’hui leur transition démocratique.
Mais dans le reste du monde arabe la révolte grogne également : en Libye, après 42 ans de règne, Mouhamar Kadhafi a été abattu à Syrthe le 20 octobre dernier. Mustafa Abdeljalil, le président du CNT a annoncé le 23 octobre la libération officielle de la Libye mais aussi le retour à la charia (loi canonique de l'Islam); en Syrie Bachar El Assad réprime dans le sang une révolte de plus en plus importante. Les Nations-Unies parlent de 2200 morts depuis mars dernier. Exécutés par le régime. Au Yémen, après trois mois de convalescence en Arabie Saoudite, le président Saleh, au pouvoir depuis 1978, est rentré à Sanna le 23 septembre dernier. Dès son retour les manifestations violentes se sont multipliées, entraînant l'ONU à adopter une résolution demandant la sortie immédiate de la crise.
Au Maroc, le roi Mohamed VI a préféré le compromis à la révolution : une réforme constitutionnelle est engagée avant la tenue d’élections législatives le 25 novembre prochain. Curiosphere.tv, fidèle à sa mission pédagogique vous propose ce numéro de Decrypt’Actu consacré aux révoltes du monde arabe. Vous trouverez ici des ressources thématiques permettant de prendre du recul sur ces événements, en les installant plus largement dans l’histoire contemporaine mondiale.


Emmanuel Todd : Les raisons d’une révolution

Emmanuel Todd est politologue, historien et sociologue. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence.
Interrogé par Frédéric Taddeï, il développe ce qui conditionne, selon lui, une révolution.
En effet, les révolutions ne se font jamais lorsque les conditions de vie d’un peuple sont au plus bas. Les processus révolutionnaire sont toujours précédés par une phase d’amélioration dans les domaines éducatifs et culturels notamment.

Si l’on suit les thèses de l’historien Lawrence Stone, on constate que les processus révolutionnaires se déclenchent lorsque 30% à 40% de la population sait lire et écrire. Cela a été le cas pour les révolutions anglaises, françaises, russes ou iraniennes.

Les pays arabes sont, avec un peu de retard, dans le même cas de figure aujourd’hui. Le taux d’alphabétisation en Tunisie frôle en effet les 100%, à peine moins pour l’Égypte (94%). La mutation démographique des pays arabes, c'est-à-dire la chute de la fécondité qui suit presque toujours l’alphabétisation des femmes, est bien engagée : 2,7 enfants par femmes en Libye, 2,1 en Tunisie, 2,9 en Égypte.


Alain Gresh : « les révoltes étaient inéluctables »

Alain Gresh est journaliste, spécialiste du Moyen Orient et directeur adjoint du Monde diplomatique. Il explique, dans cet extrait, l’inéluctabilité des révoltes du Monde arabe.
En effet, selon lui, le Moyen Orient et le Maghreb était, jusqu’à présent une exception. L’Amérique Latine dans les années 1990 a vu chuté ses dictatures, on constate un vrai début de pluralisme politique en Afrique et en l’Asie. L’Europe, depuis la chute du Mur de Berlin, a fait tombé tous ses régimes autoritaires également.

En ce qui concerne le Monde arabe, les observateurs constatent que quelque chose est en train de changer, personne ne peut cependant savoir sur quel nouveau régime cela va déboucher, ni comment va évoluer la situation économique et sociale. Il faudra garder un œil sur ces pays en pleine transition démocratique.
Mais, il est intéressant pour lui d’observer les forces du mouvement : elles n’émanent ni des intellectuels, ni de la bourgeoisie urbaine. Les manifestations, en Tunisie, en Égypte ou en Libye ont touché jusqu’aux plus petite villes. Ces révoltes sont dues à un sentiment d’exaspération des classes moyennes qui se sont paupérisées avec la libéralisation des années 1990 qui n’a enrichit que les gens au pouvoir (corruption, détournement…).


Tariq Ramadan : révoltes et mouvement populaire

Tariq Ramadan est un intellectuel et un essayiste suisse. Il est le petit-fils d'Hassan El-Banna, fondateur des Frères Musulmans. Professeur d'Etudes islamiques contemporaines à l'université d'Oxford, il enseigne également à la Faculté de Théologie d'Oxford. Il est engagé depuis plusieurs années dans le débat concernant l'islam en occident et dans le monde. Expert consultant, il participe à divers groupes de travail internationaux se rapportant à l'Islam, à la théologie, à l'éthique, au dialogue interreligieux et interculturel.
Il défend dans cet extrait, sa vision des révoltes du monde arabe, qui est d’abord pour lui, un soulèvement des peuples. C’est un effet de masse, non prévu, qui se fait malgré la chape de plomb des dictatures.

Ces mouvements sont populaires, des femmes, des jeunes, des travailleurs, qui utilisent tous les nouveaux moyens d’information et de communication pour refuser le totalitarisme et le faire savoir par des manifestations. Ce qui peut être, à terme, un frein à cet élan est le manque de parti et d’organisation des manifestants qui ne se retrouvent, pour l’instant, que dans la critique du pouvoir.
Tariq Ramadan observe que l’occident a une vision binaire de ce qui se passe au Moyen Orient. La France et les autres puissances ont trop longtemps soutenu les dictatures, à défaut de ce qu’elles considéraient comme pire : les islamistes.


Wassyla Tamzali : les révoltes émanent du peuple

Wassyla Tamzali est écrivain et militante féministe. Avocate, elle a travaillé à l’UNESCO et a été la rédactrice en chef du premier hebdomadaire maghrébin libre Contact entre 1970 et 1973. Elle considère que les révoltes et les changements qui se font dans le monde arabe sont aussi importants que la décolonisation. C’est la première fois que ces pays connaissent un véritable mouvement politique. En effet, dans tous les pays colonisés, les pouvoirs ont été pris par les leaders qui ont conquis l’indépendance mais n’ont jamais été remis les décisions entre les mains du peuple.
En Algérie, on est passé du FLN au FLN, en Égypte, de Nasser à Nasser. Tout, depuis l’indépendance, a été organisé, manipulé par des partis uniques.
Aujourd’hui nous sommes, selon elle, devant un véritable mouvement populaire, sans doute dans la même veine que ce qui a conduit l’Algérie en 1954 sur le chemin de la libération.